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D'homme à homme: mes questionnements sur l'intervention auprès des hommes

D'homme à homme: mes questionnements sur l'intervention auprès des hommes

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Publié le 29 May 2018

D’homme à homme : mes questionnements sur l’intervention auprès des hommes

 

Est-ce difficile pour certains d’entre nous d’exprimer nos émotions ?

Je parlais avec un ami dans un bar de Montréal dernièrement et la discussion est rapidement venue sur la manière de rejoindre les hommes qui traversent des périodes difficiles.

« J’l’sais qu’on a de la misère à exprimer ce qu’on ressent parfois, mais il y en a plein que ça n’intéresse pas d’aller jaser dans un bureau ! » me disait-il en commandant une autre bière. Nous avons cette discussion régulièrement, chacun de nous étant sensible à la santé mentale des hommes.

En effet, je rencontre ces questionnements dans le cadre de mon travail et de mon engagement bénévole. D’ailleurs, quelques jours après notre conversation, j’ai rencontré un homme en colère et impuissant face à sa situation personnelle. Je l’ai vu se refermer, éviter les chemins qui l’auraient mené à parler plus précisément de ce qu’il ressentait. Accompagné ce jour-là de Jessica Soucy, intervenante pour l’Association lavalloise des parents et amis pour le bien-être mental (ALPABEM), j’en ai profité pour lui poser les questions qui me taraudaient.

Est-ce que je devais aider les hommes à briser le besoin d’être forts et indépendants ou les accompagner dans ce qu’ils sont ? Comment les amener à mieux ressentir et exprimer leurs émotions ? Mais encore là, faut-il absolument pleurer pour être dans son émotion ?

Y’a quoi dans le moteur ?

La majorité des hommes que je rencontre « veulent se sentir en contrôle de leurs émotions, être dans l’action, agir sur la situation d’une manière indépendante. Le sentiment d’être à la hauteur, de projeter une image de force est très présent », me dit Jessica Soucy. Elle m’explique aussi que généralement les hommes vont plus facilement parler d’une manière indirecte en expliquant par exemple que « la situation est triste » plutôt que dire « je suis triste ». Le fait de mettre en avant le contexte leur permet de rester en contrôle et de préserver l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.

Est-ce que c’est grave ? « Non, ce n’est pas nécessairement mal », explique Jessica Soucy. À titre d’intervenante, il est important de s’adapter aux hommes en trouvant des moyens d’entrer en contact et d’aborder ce qu’ils vivent. « Il n’y a jamais une seule façon de vivre ses émotions. À la différence des femmes, les hommes ont souvent besoin de concepts plus tangibles, plus concrets, pour vivre leurs émotions. »

L’objectif est donc de les amener à parler de leurs émotions à travers des images, en lien avec leurs intérêts. Cela peut être des métaphores en lien avec la mécanique, le sport, etc. Encore là, nous ne sommes pas tous des fans de voiture ou de hockey !

 « Ce qui est important, c’est d’agir en collaboration, comme dans toute intervention. C’est de se sentir sur un même pied d’égalité. » me confie Jessica Soucy. Je comprends alors que le besoin de préserver son image de soi est primordial, surtout dans des moments de vulnérabilité. « On ne veut pas casser cette image, mais plutôt travailler en partenariat. L’objectif de l’intervention est de faire avancer la personne, de lui permettre de faire des liens, pas de la changer. »

La masculinité

En écoutant l’intervenante d’ALPABEM, je me demande si nous, les hommes, sommes si mésadaptés émotionnellement que ça ? Combien de fois j’ai entendu dans mon entourage : « Oui, mais vous les gars vous parlez jamais ! » Je repense à ma discussion dans ce bar. Je le revois me parler de l’ami d’une connaissance qui s’es suicidé il y a quelques semaines. Personne n’avait réellement vu sa détresse, et il ne l’avait pas laissé paraître.

Tous les ans, je m’implique dans Movember. À défaut de récolter de l’argent, j’entretiens ma moustache tout au long du mois de novembre en faisant de la sensibilisation. Grâce au financement de Movember, le projet Profil, mené en partie par l’Université de Montréal, mène des recherches et des projets sur la santé mentale des hommes.

En parcourant leur site, je constate que ce serait finalement notre cadre de références qui serait biaisé. Il est fondé sur ce qu’on appelle la masculinité hégémonique, c’est-à-dire sur « des traits masculins stéréotypés tels que l’assurance, le contrôle, la force physique ou l’absence d’émotions ». Si on déroge à ce cadre, notre comportement sera considéré, plus souvent qu’autrement, comme féminin ou appartenant à des masculinités dites alternatives, c’est-à-dire pouvant être influencées par l’orientation sexuelle ou l’appartenance culturelle.

« En étant très généraliste dans l’explication, ce qui est le plus difficile pour vous, c’est de réussir à mettre en mots vos émotions. Les émotions vous les vivez, vous les ressentez, c’est certain ! Mais c’est parfois dans l’expression que cela est différent » me dit Jessica Soucy. Je me demande si tout cela n’est pas caricatural ? Est-ce que ce sont uniquement les hommes qui ont ce type de comportement ? « Non, pas du tout! Des organismes comme le Carrefour des hommes en changement (CHOC) de Laval vont parler justement de masculinité plutôt que d’homme. C’est une façon de voir quelqu’un qui est plus en lien avec son type de personnalité qu’avec son genre. »

Vouloir être en contrôle, préserver une image de soi forte, être dans l’action sont des traits de caractère que l’on retrouve également chez les femmes, bien évidemment. De plus, ce sont des comportements qui sont de plus en plus valorisés dans notre société, dans le monde du travail, aussi bien chez les hommes que chez les femmes.

Je ne suis d’ailleurs pas très différents des autres, l’envie d’être trop en contrôle des situations me rattrape parfois. Mais aujourd’hui la différence est que j’arrive plus facilement à lâcher prise, à me dire que mon degré d’exigence envers une situation est exagéré et que cela ne me remet pas du tout en cause qui je suis. Et cela, c’est une délivrance !

L’exemple des hommes proches aidants

Les tâches de proches aidants répondent au besoin d’être en mode solution, d’agir, de préserver sa fierté. Les proches aidants protègent leurs proches, essaient de les aider physiquement dans des situations du quotidien. Ces gestes sont utiles et cela permet de voir un résultat concret rapidement, ce qui répond souvent aux attentes des hommes.

Ces actions productives nourrissent la masculinité et renforcent l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Ils agissent ainsi en comblant leurs propres préoccupations, mais sans nécessairement tenir compte des besoins de leurs proches.

Vouloir que son proche aille mieux, essayer de faire toutes les actions nécessaires pour que cela fonctionne et ne pas voir de résultats satisfaisants est une situation frustrante. Frustrante par rapport à soi, de ne pas être capable d’avoir l’impact que l’on voudrait sur l’autre. Frustrante par rapport à l’autre, qui ne répond pas à ses exigences. Frustrante par rapport au système de santé, qui est imparfait et qui n’apporte pas les solutions que l’on estime justes et nécessaires.

« C’est pourquoi il faut travailler avec les hommes proches aidants pour trouver un juste milieu entre leurs besoins et la situation réelle de leur proche afin d’éviter des tensions » m’explique Jessica Soucy. Elle me précise qu’il faut les écouter dans leur besoins que les choses aillent plus vite, il faut l’écouter dans son besoin, mais les amener progressivement à voir la réalité des choses, pour qu’ils soient prêts ensuite à l’entendre.

En effet, le déni ou le rejet de la réalité est un mécanisme courant chez les proches aidants, homme ou femme confondus. La différence entre les deux se joue dans la manière de l’exprimer. La majorité des hommes ont tendance à se justifier par rapport à une situation difficile, pour garder le contrôle et préserver leur image. Les femmes, quant à elles, sont plus proches de leurs émotions, et vont plutôt se refermer sur elles-mêmes pour ne pas ressentir ces émotions.

Reconnaissance des pairs

Même s’il se dégage certaines tendances, il faut garder à l’esprit que nous sommes tous différents. Pour être honnête, je ne me reconnais qu’en partie dans ce texte que je vous écris. Je suis un homme proche de ses émotions, qui essaie de les entendre et d’agir en conséquence le mieux possible.

Vous me direz « Ben pourquoi tu l’écris alors ?! ». Parce que justement, je vois régulièrement d’autres hommes pour qui cela est plus difficile. De plus, en tant qu’homme et personne offrant un support psychologique, je me demande souvent comment je peux réussir à mieux les rejoindre.

Ce soir-là, dans ce bar branché de Verdun, après avoir animé le groupe de soutien hebdomadaire de l’organisme Phobies-Zéro, nous en étions mon ami et moi au moins arrivés à une certitude. Même si nous ne pouvons pas toujours réussir comme nous le voulons, nous sommes convaincus que notre présence en tant qu’homme apporte une image masculine positive, d’une personne qui assume ses émotions le mieux qu’il peut.

Sans avoir la prétention d’être un modèle, je pense qu’il est important que des hommes puissent s’identifier à d’autres hommes dans leur chemin vers un mieux-être.

Et si c’était déjà ça le principal?

 

Ressources disponibles:

Association lavalloise de parents et amis pour le bien-être mental (ALPABEM)

Le Centre de référence pour professionnels sur les troubles de l’alimentation et de l’image corporelle au masculin (ProfIL)

Carrefour d’hommes en changement (CHOC)

Phobies-Zéro, groupe de soutien et d’entraide pour les personnes, jeunes ou adultes, souffrant de troubles anxieux incluant le trouble obsessif-compulsif.

 

Rodolphe Belmer

Responsable des programmes et des services auprès des personnes atteintes de la sclérose en plaques et de leurs proches à la Société canadienne de la sclérose en plaques, Section Laval.

 

Au contact quotidien avec des personnes atteintes de la sclérose en plaques, Rodolphe Belmer accorde une grande importance à la résilience et à l’autonomisation des individus selon leurs possibilités. Son parcours personnel le rend sensible également aux difficultés de santé mentale que les hommes peuvent rencontrer au cours de leur vie. Pouvoir écrire et communiquer sur ces sujets au travers d’un blogue est une chose qui lui tient à cœur.

Une bonne dose d’humour, un pichet de dynamisme, le tout saupoudré d’éthique sont les principaux ingrédients de son cocktail !

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